Dans les champs, les unités de transformation ou les élevages modernes de la Sierra Leone, du Ghana et du Togo, plusieurs femmes écrivent aujourd'hui une nouvelle page de l'agriculture ouest-africaine. Longtemps confrontées à un accès limité aux financements, aux technologies, aux marchés et aux formations, elles démontrent désormais que les femmes peuvent être des actrices majeures de la transformation des systèmes alimentaires.
Grâce au Programme de Résilience du Système Alimentaire en Afrique de l'Ouest (PRSA/FSRP), financé par la Banque mondiale et mis en œuvre par les institutions régionales (CEDEAO, CORAF et CILSS) et huit (08) pays (Burkina Faso, Ghana, Mali, Niger, Sénégal, Sierra Leone, Tchad et Togo), cinq (05) entrepreneures agricoles de Sierra Leone, du Ghana et du Togo illustrent comment des investissements ciblés dans le renforcement des capacités techniques, les technologies et l'organisation des chaînes de valeur peuvent générer davantage de revenus, créer des emplois et renforcer la sécurité alimentaire.
D’infirmière à productrice d'oignons, Mary contribue à renforcer la résilience alimentaire de sa communauté
À Lungi, en Sierra Leone, Mary Mani partageait autrefois son temps entre son métier d'infirmière et une petite exploitation agricole. Malgré sa passion pour la terre, les faibles rendements, l'accès limité aux semences performantes et aux conseils techniques empêchaient son exploitation de révéler tout son potentiel.
Consciente que la Sierra Leone importe une
grande partie des oignons consommés, elle décide de faire de cette culture son principal combat.
L'accompagnement du FSRP a changé profondément la trajectoire de son exploitation. Semences améliorées, engrais, conseils techniques et accompagnement rapproché ont permis d'améliorer considérablement sa productivité.
Aujourd'hui, elle a une exploitation d’environ 90 hectares dont 10 hectares dédiés à la culture de l’oignon. L’appui du FSRP avec des intrants et de l’engrais lui permis de récolter 150 tonnes soit 15 tonnes à l’hectare. Elle a approvisionné les marchés locaux tout en réduisant progressivement la dépendance aux importations.
Mais l'impact va bien au-delà de son exploitation, femme engagée dans le leadership et animé de la volonté de sortir de nombreuses femmes de la pauvreté, Mary dirige désormais un groupement de 300 femmes productrices qui ont bénéficié de serres modernes pour le maraîchage. Leurs productions sont commercialisées non seulement en Sierra Leone, mais également au Liberia voisin, ouvrant de nouveaux débouchés commerciaux et facilitant ainsi le commerce transfrontalier.
Les revenus générés, ont permis à Mary d'acquérir de nouvelles terres, de construire une maison pour sa famille et de poursuivre ses activités agricoles.
« Grâce au FSRP, nous produisons davantage et nous gagnons mieux notre vie. Aujourd'hui, nous ne cultivons plus seulement pour nourrir nos familles ; nous cultivons pour créer des emplois et approvisionner les marchés », explique Mary Mani.
À travers son leadership, Mary contribue également à renforcer l'autonomisation économique de centaines de femmes rurales qui participent désormais pleinement au développement agricole local.
Du champ au supermarché : transformer le manioc pour créer plus de richesse
Deuxième culture consommée après le riz en Sierra Leone, le manioc est essentiellement commercialisé sous forme traditionnelle avec peu de valeur ajoutée. Les difficultés de conditionnement de ses dérivés limitent fortement l'accès aux marchés modernes. La création, en 2023, de l’entreprise « Sierra Bo Garri », une unité industrielle de transformation du manioc en gari et en attiéké vise selon sa promotrice Frances Conteh, à contribuer à inverser la tendance.
À Bo, au Sud de la Sierra Leone, Frances Conteh est convaincue que la transformation locale constitue l'un des leviers essentiels de la sécurité alimentaire.
Le soutien du FSRP a renforcé la capacité de production de l'entreprise avec l'acquisition d’une unité moderne d'ensachage qui améliore considérablement la présentation et la qualité des produits.
Aujourd'hui, le gari de « Sierra Bo Garri » est vendu dans plusieurs supermarchés du pays sous un conditionnement moderne intégrant sucre et lait, particulièrement apprécié des élèves et des étudiants.
Cette modernisation profite à l'ensemble des acteurs de la chaîne de valeur. L'entreprise travaille avec de nombreux producteurs locaux de manioc, emploie directement des femmes et des jeunes et accueille régulièrement de futurs entrepreneurs en formation.
« Nous voulons construire une chaîne de valeur où chacun trouve sa place : les producteurs, les transformateurs, les commerçants, les jeunes, les femmes et les transporteurs. La transformation agricole crée des opportunités pour tout le monde », souligne Frances Conteh.
Au-delà de la création d'emplois, l'entreprise développe désormais de nouveaux produits dérivés du manioc, notamment l'attiéké, avec l'ambition de conquérir les marchés régionaux.
Deux femmes qui dynamisent la filière avicole au Ghana
Au Ghana, près de 80 % de la viande de poulet consommée provient encore des importations. Cette forte dépendance constitue un défi majeur pour la sécurité alimentaire du pays et de la région et les producteurs locaux.
À Gomoa Potsin, Aglow Farm Processing, Akua Adoma Brobbey, responsable de la transformation et de la commercialisation, participe aujourd'hui à inverser cette tendance.
Grâce aux formations du FSRP sur la gestion d'entreprise, la commercialisation et l'organisation de la production, l'entreprise a considérablement amélioré sa compétitivité.

Les résultats sont remarquables. L'unité transforme désormais jusqu'à 2 000 poulets par heure contre 1000 poulets auparavant, alimentant quotidiennement les ménages, hôtels, restaurants et réseaux de distribution du pays. L'effectif du personnel est passé de 250 à environ 500 employés, dont près de 70 % sont des femmes.
Pour Mme Akua Adoma Brobbey, Responsable de la transformation et de la commercialisation, ces progrès témoignent de l'importance du renforcement des capacités.
« Le FSRP nous a permis d'améliorer notre organisation, notre productivité et la qualité de nos produits. Nous répondons aujourd'hui à une demande croissante tout en respectant des normes de qualité élevées. »
Le FSRP agit également auprès des petits producteurs à travers l'association Women in Poultry Value Chain (WIPVAC), présidée par Dr Victoria Norgbey. Plus de 150 femmes avicultrices ont reçu des poussins, des aliments, des vaccins et des formations en biosécurité, gestion d'élevage et commercialisation.
Il est mis en place entre 2023 et 2025, au moins 25 000 poussins renforçant leurs capacités de production. Les résultats observés sont entre autres, la baisse de la mortalité des volailles, l’amélioration des performances des élevages, la hausse progressive des revenus et la meilleure organisation des femmes de la filière. Les campagnes de promotion du poulet local organisées avec le soutien du FSRP renforcent également la consommation des produits nationaux et stimulent toute la filière.
« Les femmes travaillent aujourd'hui avec davantage de confiance. Elles maîtrisent mieux les techniques d'élevage et développent leurs exploitations comme de véritables entreprises », affirme Dr Victoria Norgbey.
Au Togo, transformer les fruits locaux en richesse avec Julado
Au Togo, une grande partie des mangues, oranges, ananas, papayes, tamarins et autres fruits locaux était perdue chaque année faute d'unités de transformation performantes.
Face à ce constat, Madame Dakey Adzovi Dodzi a créé Julado en 2011, une entreprise spécialisée dans la fabrication de jus de fruits locaux.
Le principal défi consistait à satisfaire les exigences croissantes en matière de qualité et de sécurité sanitaire afin d'accéder à des marchés plus rémunérateurs.
Grâce au FSRP, la promotrice et son personnel bénéficient de formations sur les systèmes de management de la qualité, les bonnes pratiques d'hygiène, les normes agroalimentaires et les procédures de contrôle. L'accompagnement du Laboratoire central d'analyses et d'essais (LACEN) et de la Haute Autorité de la Qualité et de l'Environnement (HAUQE), permet également d'améliorer la conformité des produits.
Les performances de l'entreprise ont progressé rapidement. Julado dispose aujourd'hui d'une capacité de production atteignant 5 000 bouteilles de 33 cl et 3 000 bouteilles d'un litre par semaine.
L'entreprise emploie une vingtaine de personnes, dont 70 % de femmes, tout en offrant des débouchés réguliers aux producteurs de fruits locaux.
« Les connaissances acquises à travers les sessions de renforcement des capacités grâce au FSRP nous ont permis d’améliorer la qualité de nos produits. Les consommateurs nous font davantage confiance et nous pouvons désormais envisager de nouveaux marchés », explique Madame Dakey Adzovi Dodzi.
En réduisant les pertes post-récolte et en valorisant les productions locales, Julado contribue directement à accroître les revenus des producteurs tout en développant une industrie agroalimentaire compétitive.
les parcours de Mary Mani, Frances Conteh, Mme Akua Adoma Brobbey, Dr Victoria Norgbey et Dakey Adzovi Dodzi illustrent une même réalité : investir dans les femmes, accélère la transformation des systèmes alimentaires au niveau des pays.
Le FSRP a contribué à améliorer leur productivité, professionnaliser leurs activités, créer des centaines d'emplois directs et indirects, renforcer les revenus des producteurs et développer les chaînes de valeur plus performantes.
Leurs entreprises favorisent la transformation locale, réduisent les pertes post-récoltes, améliorent la qualité sanitaire des aliments, stimulent la consommation des produits nationaux et renforcent la résilience économique des communautés rurales.
Au-delà des chiffres, elles incarnent une agriculture plus moderne, plus inclusive et davantage tournée vers les marchés. En leur donnant les moyens d'innover, de produire et d'entreprendre, le FSRP démontre que les femmes ne sont pas seulement des bénéficiaires des politiques agricoles : elles en sont les principales artisanes et les moteurs d'une transformation durable des systèmes alimentaires en Afrique de l'Ouest.