À l’aube, lorsque les premiers camions quittent les marchés animés de Maradi, au Niger, la route vers les pays voisins s’étire comme une promesse. À l’arrière des remorques, des sacs d’oignons, de souchet, de niébé, d’arachide soigneusement e
mpilés attendent de franchir les frontières pour rejoindre les étals du Ghana ou du Togo. Sous le soleil du Sahel, les camions chargés de produits avancent lentement, comme s’ils portaient avec eux l’espoir de milliers de producteurs.
Mais pendant longtemps, ce voyage n’a rien d’une simple traversée. Pour les commerçants, les transporteurs et les agriculteurs de la région, transporter des produits agricoles d’un pays à l’autre ressemble souvent à un parcours rempli plein d’obstacles.
Les frontières, ici, ne sont pas seulement des lignes tracées sur une carte. Elles sont faites de formulaires à remplir, de contrôles à franchir et de procédures à respecter.
Pour Abdou Magagi, transporteur nigérien depuis plus de quinze (15) ans, chaque voyage est une aventure incertaine. « Nous pouvons passer des heures, parfois toute une journée, à un seul poste de contrôle », souligne-t-il. « Les camions s’alignent, les papiers sont vérifiés pendant plusieurs heures. Pendant ce temps, les produits perdent de la valeur et nous perdons de l’argent. »
À Makeni, en Sierra Leone, Mariama Kamara, productrice de riz, observe avec résignation les limites du système des échanges commerciaux entre les pays en Afrique de l’Ouest « Nous produisons beaucoup de riz ici », explique-t-elle. « Mais vendre au-delà de la frontière est compliqué. Les procédures sont longues et coûteuses. Beaucoup de producteurs préfèrent vendre localement, même à un prix plus bas. »
Ainsi, le commerce intrarégional en Afrique de l’Ouest reste encore limité malgré le dynamisme de l’agriculture régionale, et ne représente qu’environ 12 % des exportations totales, loin derrière l’Asie (59 %) ou l’Europe (69 %).
Des réalités désormais documentées avec des chiffres à travers le Scorecard
Face à ces défis, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avec l’appui du Programme de résilience du système alimentaire en Afrique de l’Ouest (FSRP/PRSA) financé par la Banque mondiale, a décidé d’agir.
Pour mieux comprendre les entraves et orienter les réformes, un outil inédit a été mis en place. Il s’agit du Tableau de bord du commerce et des marchés agricoles de la CEDEAO, appelé le Scorecard.
Derrière ce nom technique se cache un instrument puissant. Le tableau de bord collecte et analyse des données sur les politiques commerciales agricoles, les procédures douanières, les infrastructures de transport et les marchés d’intrants agricoles. Il vise à donner aux décideurs une vision claire des obstacles qui freinent le commerce régional et mesurer les progrès réalisés dans la mise en œuvre des politiques commerciales communes.
Le tableau de bord (Scorecard) met en évidence les forces et les faiblesses des pays dans le contexte du commerce agroalimentaire, sensibilise à l’état de mise en œuvre des politiques commerciales et renforce l’exécution des cadres politiques existants au niveau national. À moyen et long termes, il contribue à améliorer l’environnement commercial général et à accroître le commerce intrarégional de produits agroalimentaires, dans le but d’améliorer la résilience du système alimentaire ouest-africain.
En fin 2024 et début 2025, l’outil a d’abord été testé au Ghana, au Niger, en Sierra Leone, au Togo et au Tchad, cinq (05) pays pilotes où des équipes techniques nationales ont collecté et analysé des données sur le terrain.
Les chiffres racontent la même histoire. En moyenne, un commerçant consacre six (06) jours à rassembler et traiter les documents nécessaires pour exporter ou importer des produits agricoles, auxquels s’ajoute 1,6 jours pour accomplir les formalités douanières. Même une fois ces démarches terminées, la route reste semée d’obstacles. Il lui faut environ une journée pour parcourir 100 kilomètres, avec au moins deux (02) contrôles routiers sur cette même distance.
Selon les données collectées, les commerçants consacrent en moyenne près de 10 % de la valeur de leurs marchandises aux coûts liés à la documentation, aux formalités frontalières et au transport. Avant même d’atteindre le marché, une partie des bénéfices s’évapore déjà.
Les données collectées ont rapidement mis en lumière les défis persistants. Par exemple, malgré l’objectif de création d’un marché commun régional, la mise en œuvre des politiques et réglementations commerciales de la CEDEAO n’atteint en moyenne qu’environ 30 % dans les pays pilotes. L’ambition de supprimer les droits de douane, les quotas et les restrictions commerciales prévues dès la fin des années 1990, n’est réalisée qu’à environ 25 %.
En 2022, 90 % des produits et intrants agricoles importés restaient encore soumis à des droits de douane ou à des taxes équivalentes. Par ailleurs, 60 % des échanges régionaux étaient toujours soumis à des restrictions ou interdictions commerciales. Dans le même temps, 3/4 des exportations agroalimentaires demeuraient assujetties à des taxes à l’exportation et plus de la moitié à des quotas d’importation.
Malgré les nombreux défis/contraintes dans le respect des politiques et réglementations commerciales de la CEDEAO, des avancées ont été notées. Des progrès satisfaisants ont été enregistrés dans la mise en œuvre des réformes visant à faciliter les échanges commerciaux au sein de l’espace de la CEDEAO. Le Tarif extérieur commun (TEC) est désormais appliqué de manière effective dans l’ensemble des pays pilotes, contribuant à l’harmonisation des politiques tarifaires et à une meilleure prévisibilité des échanges. Parallèlement, les obstacles liés au traitement des certificats d’origine (CO) et des autres documents commerciaux transfrontaliers ont été supprimés ou considérablement réduits, ce qui a permis de simplifier les procédures, de raccourcir les délais et de diminuer les coûts pour les opérateurs économiques. On observe également une reconnaissance mutuelle accrue et un traitement plus efficace des documents commerciaux entre les pays pilotes et les autres États membres, renforçant ainsi la fluidité des échanges intracommunautaires. Enfin, l’ensemble des pays pilotes a mis en place des mécanismes de surveillance, des systèmes de recours transfrontaliers ainsi que des cadres de concertation appropriés pour le traitement des mesures non tarifaires, améliorant de manière notable la gestion et la résolution des entraves au commerce.
Diverses recommandations aux acteurs et partenaires pour améliorer la situation…
Le tableau de bord du commerce et du marché agricoles de la CEDEAO devrait être pleinement mobilisé comme un outil stratégique de suivi des progrès réalisés vers l’atteinte des objectifs du Schéma de libéralisation des échanges (SLE) de la CEDEAO appliqué aux produits et intrants agricoles.
- Pour arriver à atteindre les objectifs de cet outil, à court terme, il est impératif de réduire et de rationaliser le nombre de points de contrôle le long des corridors commerciaux régionaux, tandis qu’à long terme, des partenariats structurants doivent être développés pour moderniser les infrastructures routières qui les desservent.
- Parallèlement, les pays sont appelés à identifier de manière systématique les obstacles existants et à élaborer des plans d’action assortis de délais précis afin de renforcer la collaboration, ainsi que la coordination et la coopération dans les domaines douanier, administratif et des procédures frontalières.
- Des efforts soutenus, également encadrés par des échéances claires, sont nécessaires pour mettre à jour et élargir significativement la liste des intrants agricoles enregistrés, dans une perspective d’harmonisation accrue. En outre, afin de stimuler la concurrence, il est essentiel de repérer et de lever les entraves à l’intégration du secteur privé dans le domaine des intrants agricoles, tout en encourageant activement sa participation.
- L’élaboration et la mise en œuvre à grande échelle d’un plan global de renforcement des capacités et de formation s’imposent pour constituer une masse critique de professionnels agréés dans les chaînes de valeur des semences et des engrais.
- Enfin, dans les pays et au niveau régional, les acteurs devront poursuivre les activités de sensibilisation des décideurs et des parties prenantes pour la mise en œuvre des recommandations. Après la phase de collecte des données de 2025, la phase suivante visera le suivi de la mise en œuvre des recommandations tout en élargissant l’outil aux autres pays de la CEDEAO en vue d’améliorer les échanges commerciaux aussi bien dans les pays qu’entre les pays.